Un bilan de la recherche en France sur les EEE (GdR “Invasions Biologiques”, CNRS).

 Dans dossiers de la lettre d'information

Dans la série “Les Cahiers Prospectives” des publications de l’Institut Ecologie et Environnement du CNRS (INEE) viennent de paraître en Hors-Série les Compte-rendu des journées tenues à Bordeaux les 22, 23 et 24 février 2017.

Dans ce document se trouve un chapitre consacré aux invasions biologiques, intitulé “Espèces introduites et expansion géographique des populations à l’ère du changement global“. Issu des travaux du Groupement de Recherche 3647 “Invasions Biologiques” du CNRS, il fait le point sur l’état des connaissances et des recherches en cours et se termine par des recommandations.

Ce chapitre, dont les rédacteurs sont Anne Atlan et David Renault de l’Université de Rennes, a rassemblé près d’une vingtaine de contributeurs dont Guillaume Fried, Jacques Haury, Eric Tabacchi et Gabrielle Thiebaut, membres du groupe IBMA.

Dans leur introduction, les auteurs constatent que les invasions biologiques, “combinées aux changements climatiques, à la fragmentation et à la dégradation des habitats sont à l’origine d’une (r)évolution biogéographique majeure” et que par “leurs effets écologiques et socio-économiques, les populations introduites interrogent également les relations entre scientifiques et société”.

Les rétroactions entre les invasions biologiques et les “mécanismes de perception sociétale et de gestion” ayant été selon eux longtemps ignorées, ils en induisent que la “conception des invasions biologiques doit être revisitée, en intégrant le panel de situations (écologiques, historiques, sociétales, etc.) rencontrées aux différentes échelles spatiotemporelles”.

Ce constat les conduit donc à proposer diverses pistes de “recherches transversales” détaillées dans la suite du chapitre. Ces propositions ont pour objectif de :
– mieux comprendre les “dynamiques écologique et évolutive des populations introduites” (enjeux de biologie des populations),
– mieux “caractériser les transformations et conséquences des invasions biologiques sur les écosystèmes” (enjeux écosystémiques),
– mieux “mesurer les conséquences socio-économiques des invasions biologiques” (enjeux sociétaux),
– mieux « intégrer les interactions science – société” (enjeux de perception).

Parmi ces réflexions très logiquement tournées vers l’état des connaissances et des recherches figurent évidemment un certain nombre de sujets qui sont en interface plus ou moins forte avec les problématiques de gestion des espèces, avec néanmoins des niveaux très variables de possibilités de transfert direct aux pratiques de gestion.

Par exemple, sur les enjeux de biologie des populations les auteurs soulignent que “la diversité des cas et des facteurs explicatifs associés rend difficile la formulation d’une théorie générale expliquant le succès de certaines populations introduites”. Sur ce point, nous savons la difficulté rencontrée lors de l’arrivée d’une nouvelle espèce dans une région pour statuer sur la stratégie à lui appliquer : tenter de l’éradiquer (principe de précaution) ou prendre le temps d’un examen préalable (apprendre mais prendre un risque) ? Cette difficulté de choix peut toutefois être réduite si l’espèce a déjà montré des capacités invasives significatives dans des contextes biogéographiques similaires et dans ce cas nous avons besoin des publications déjà disponibles sur cette espèce…

Les auteurs passent ensuite en revue plusieurs questionnements sur ces enjeux (liens entre succès invasif des espèces et plasticité écologique, adaptations génétiques et temps de latence, relations entre espèces et leurs symbioses bactériennes ou microbiome, effets de l’hybridation avec des espèces autochtones apparentées).

En matière d’enjeux écosystémiques (c’est-à-dire les modifications des écosystèmes engendrées par les invasions biologiques), après avoir considéré les approches paléontologiques et historiques pouvant permettre de mieux comprendre l’expansion géographique des populations exotiques, ils examinent successivement :
– la “transformation progressive des communautés” pouvant produire des écosystèmes qualifiés d’«hybrides» et la facilitation possible d’établissement d’espèces par “la présence d’espèces déjà établies (Invasional meltdown)”,
– les évolutions des traits fonctionnels des espèces, “comme révélateurs du fonctionnement des communautés et des écosystèmes”,
– les relations entre invasions biologiques et services écosystémiques.

Le Robinier faux-acacia, une espèce exotique aux impacts controversés © Archenzo

Sur ce dernier sujet, il est signalé qu’il “révèle une dualité complexe à concilier”. Si de nombreuses invasions biologiques présentent des conséquences négatives, “tout particulièrement en termes de conservation, de santé humaine et d’activités économiques”, un grand nombre d’espèces a été introduit pour satisfaire des besoins humains et certaines d’entre elles peuvent même “avoir un effet positif sur des services écosystémiques de support (rétention du sol, pollinisation, effet nurserie pour des espèces endémiques)”. Les auteurs indiquent que des recherches devraient être menées pour évaluer au cas par cas les effets des populations introduites sur des services écosystémiques par la mise en place d’indicateurs de “vulnérabilité des écosystèmes envahis” et que ces évaluations pourraient “permettre de prioriser les actions de gestion” (Sur ce sujet, voir par exemple l’article présentant le cas du Robinier faux-acacia dans la lettre d’information N° 20 du GT IBMA).

En matière de prédiction des changements et de leur modélisation, les “modèles dits « de niche »” souvent utilisés pour prédire les expansions géographiques des espèces, restent d’une efficacité limitée, en particulier parce qu’ils ne prennent pas en compte les interactions entre les espèces. Des efforts de recherches sur “les propriétés des réseaux trophiques” modifiés par les populations introduites et sur les conséquences sur la biodiversité sont nécessaires et pourraient “permettre de tester et comparer différents moyens de remédiation, tels que le lâcher d’individus stériles, la lutte biologique ou l’utilisation de pesticides”.

Sur les enjeux sociétaux, les auteurs introduisent leur analyse en notant que des recherches intégrées menées sur “l’ensemble des effets liés aux populations d’espèces introduites” pourraient contribuer “à une meilleure estimation des coûts, une amélioration des analyses de risques, et donc [à] une plus grande efficacité des actions engagées”.

Ils passent ensuite en revue les conséquences des invasions biologiques sur :
– “les systèmes productifs alimentaires” (espaces agricoles pauvre en espèces, fortement perturbés, avec une forte disponibilité de nutriments, très sensibles aux invasions biologiques),
– la santé publique, en métropole et outre-mer (sur ce sujet, ils notent que “les recherches apparaissent peu développées” et que leur nécessaire développement devrait passer par des travaux rassemblant “les approches de la médecine, de la biologie évolutive et de l’écologie”),
– sur les coûts économiques et sociaux des “efforts de prévention et [de] contrôle”.

Sur ce dernier point, si les évaluations de coûts comprennent généralement les dépenses d’intervention de gestion, il n’en est pas systématiquement de même pour les coûts des dommages et les conséquences sociales qui sont plus complexes à estimer. Par ailleurs, subsistent des controverses liées à la gestion de certaines espèces introduites aux effets non perçus ou diversement appréciés, voire même pouvant être “exploitées ou commercialisées par certains acteurs” pour différentes raisons. Les auteurs notent que les “activités de recherche peuvent fortement contribuer à l’amélioration de l’efficacité de la gestion des invasions biologiques et à la réduction des controverses engendrées”. En complément du transfert des connaissances acquises par la recherche vers les “différents acteurs concernés”, ils signalent également que des recherches sur les “analyses sociologiques des représentations et des controverses” devraient être renforcées et que des approches intégrant stratégies de gestion, analyses économiques et services écosystémiques devraient être entreprises.

Enfin, sur les enjeux de perception, il est tout d’abord rappelé qu’une intégration des dimensions écologiques et sociales des invasions biologiques est indispensable pour mieux comprendre ce phénomène. Les “jeux d’acteurs multiples” et les différentes représentations des réseaux constitués par ces acteurs sont cause d’une certaine “confusion dans les discours et démarches entreprises”, rendant “difficile l’acquisition d’une culture commune ou d’un langage commun”, ce qui devrait induire de développer des recherches transdisciplinaires, évitant le cloisonnement disciplinaire classique des recherches.

Citant l’évolution récente de la règlementation européenne et la mise en place d’une stratégie nationale, les auteurs rappellent que la recherche peut contribuer à améliorer la gestion des invasions biologiques dans tous ses aspects (prévention, détection précoce et intervention rapide, confinement et éradication). Ils notent également que certains modes de gestion peu abordés en France, comme la lutte biologique ou la valorisation économique des espèces invasives devraient être étudiés. Les contributions de la recherche devraient également concerner l’établissement des listes nationales et supranationales d’espèces considérées comme invasives, et les “débats éthiques, sociaux et scientifiques complexes à la croisée entre sciences biologiques et sciences humaines et sociales”.

Sur les aspects de diffusion des connaissances, ils citent l’importance de la constitution des réseaux d’acteurs “autour des besoins et enjeux liés à la gestion”, l’articulation nécessaire entre “les savoirs et savoir-faire de la recherche et des acteurs concernés”, et les besoins de transmission directe des données de recherche à tous les acteurs, “au-delà des seules publications académiques”. Dans un cadre adapté, cette communication devrait être également tournée vers les médias, les politiques, le grand public et les scolaires.

Le chapitre se termine par des recommandations sur les besoins de recherche. Elles portent en particulier sur l’intérêt des observatoires à long terme, l’acquisition et la mise à disposition de données à l’échelle nationale dans un cadre souhaitable de bases de données communes, la création de “nouvelles synergies entre les réseaux”, le développement d’“invasions expérimentales” à l’aide de dispositifs expérimentaux et d’une “approche écosystème” intégrant dans une même recherche plusieurs taxons et habitats, et ce à plusieurs échelles.

Quelques commentaires et réflexions complémentaires

Dans cette synthèse très bien établie sur l’état des connaissances en matière d’invasions biologiques, les interfaces entre recherche et gestion apparaissent à l’évidence comme omniprésentes.

Les questionnements, les attentes et les besoins des gestionnaires vis-à-vis des acquis de la recherche sur lesquels le groupe IBMA a depuis plusieurs années développé une médiation permanente ne peuvent toutefois obtenir de réponses systématiques et rapides, tant les temporalités de ces deux mondes sont différentes : du temps pour analyser et comprendre, des délais beaucoup plus courts pour intervenir concrètement…

Au fil des années, les relations existant entre chercheurs et gestionnaires se sont nettement améliorées. Cette évolution est la conséquence de plusieurs processus convergents, dont une évolution perceptible de la recherche vers certains travaux plus finalisés, l’amélioration indéniable de la formation, des compétences et de la technicité du personnel des acteurs de la gestion concrète, et les travaux et actions partagées de nombreux groupes de travail. Cependant, le développement de ces relations reste relativement freiné par des paramètres organisationnels bien éloignés de la seule transmission de connaissances et d’informations. Parmi ces freins figurent ces temporalités très disjointes, les contraintes propres aux chercheurs en matière de publications scientifiques et, sans doute par-dessus tout, l’ampleur des financements mis à disposition par l’ensemble de la société pour permettre à la fois recherche et gestion concrète.

Les deux premiers freins cités peuvent sans doute faire l’objet d’évolutions progressives. Pour le premier cas, l’amélioration et la permanence des flux de relations entre chercheurs et gestionnaires devraient faciliter une coopération plus efficace, la qualité des échanges dans le cadre IBMA est d’ailleurs un des indices très positifs de cette possibilité d’évolution qui repose principalement sur des relations interpersonnelles. Dans le second cas, une prise en compte plus importante des acquis de recherche socialement efficaces à court terme comme critère de qualité professionnelle des chercheurs pourrait faciliter le développement de recherches-actions plus nombreuses et plus en phase avec les besoins des gestionnaires. Même si un nombre croissant de revues internationales de recherche se positionnent sur cette interface recherche – gestion pouvant contribuer à cette évolution, il s’agit là d’un plus faible espoir car elle nécessiterait une profonde modification des critères d’évaluation des chercheurs. Le nombre réduit des chercheurs participant actuellement aux travaux du groupe est un indice de la difficulté rencontrée sur ce point et une justification des efforts que nous devons poursuivre pour développer cette participation indispensable.

Le troisième frein, lui, est en très grande partie lié à la capacité de la communauté toujours en construction autour de la gestion des invasions biologiques, incluant la recherche et la gestion concrète, à produire et à diffuser en direction de tous les autres acteurs de la société des informations partagées et si possible complètes.

En particulier, les évaluations financières actuellement disponibles aux échelles supranationale et nationale donnent des ordres de grandeur généralement par défaut, ne prenant pas en compte la totalité des dépenses (coût des interventions de gestion, coût des dommages aux usages humains, aux services écosystémiques et à la biodiversité, etc.) et nous manquons de données de synthèse sur les impacts environnementaux et sociaux des invasions biologiques.

C’est pourquoi nous ne pouvons qu’être d’accord avec les besoins exprimés dans le texte du GDR “Invasions Biologiques” à propos de la nécessité de mieux intégrer les sciences humaines et sociales dans les disciplines scientifiques venant appuyer la gestion des espèces exotiques envahissantes : l’apport de ces disciplines devrait sans aucun doute nous permettre de produire dans le futur de meilleures évaluations de la situation en matière d’invasions biologiques, et pas seulement en matière d’évaluations financières, pouvant nous aider dans les échanges avec les politiques et les financeurs. Rappelons que depuis le début du fonctionnement du groupe IBMA, cette intégration des SHS a pleinement fait partie des élargissements souhaités du groupe, avec jusqu’à présent des résultats en demi-teinte, illustrant bien la difficulté de cette évolution transdisciplinaire.

Il incombe donc toujours à notre communauté d’objectif de gestion des invasions biologiques de poursuivre les efforts de partage et de coopération afin d’être mieux capables de produire et de diffuser efficacement des évaluations précises à différentes échelles (géographiques, taxonomiques, etc.) sur l’état de la situation, les enjeux de son évolution probable et les nécessités d’intervention, ceci dans un contexte où les impacts du changement climatique maintenant incontesté et les dommages à la biodiversité et aux services écosystémiques commencent à être mieux mesurés.

Alain Dutartre, 14 novembre 2017

Relectures : Doriane Blottière et Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

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