Éradication des rats : une cascade d’impacts positifs pour les écosystèmes insulaires !

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Passagers clandestins accompagnant les déplacements humains, les rats ont été introduits involontairement dans de nombreux écosystèmes insulaires à travers le monde. Dans ces milieux à fort taux d’endémisme, leur impact dévastateur par prédation sur la faune terrestre est bien connu, en particulier sur les oiseaux. Ils menaceraient ainsi plusieurs centaines d’espèces de vertébrés terrestres et seraient déjà directement liés à l’extinction de 75 d’entre elles (52 espèces d’oiseaux, 21 de mammifères et 2 de reptiles) (Doherty et al., 2016).

Cependant, au delà de la prédation, les impacts indirects de ces rongeurs sur l’ensemble des écosystèmes restent peu documentés. Deux récentes études démontrent qu’ils sont pourtant loin d’être négligeables. Elles présentent les bénéfices d’une éradication des rats sur des écosystèmes récifaux et des communautés végétales, et mettent ainsi en lumière les interactions complexe entre les écosystèmes.

Des récifs coralliens en meilleure santé

Dans un article publié dans Nature en juillet 2018, Graham et al. présentent les résultats de leur étude réalisée dans l’archipel de Chagos (Océan Indien). Le rat noir (Rattus rattus) aurait été introduit sur certaines de ces îles entre la fin du 18e siècle et le début du 19e, en suivant les colonisations humaines, bien que seule l’île Diego Garcia, au sud de l’archipel, soit aujourd’hui encore habitée.

Les scientifiques ont réalisé une comparaison entre 12 îles de l’archipel, globalement similaires en taille et en environnement, dont 6 étaient colonisées par les rats et 6 en étaient dépourvues.

Une différence flagrante au sein des écosystèmes récifaux a été observée entre les deux types d’îles : autour des îles non-colonisées par les rats, la biomasse totale en poissons est 48 % supérieure et les poissons herbivores y montrent un taux et une vitesse de croissance supérieurs. Or, par leur consommation d’algues, ces derniers sont un élément clé du maintien des espaces de développement des coraux, et de l’équilibre écologique du récif.

Fig 1 : Taille des poissons Demoiselle à point bleus (Plectroglyphidodon lacrymatus) en fonction de leur âge, dans les récifs des îles colonisées ou non par les rats (Graphique Graham et al., 2018 ; photographie © D. Keats)

Cette productivité supérieure de l’écosystème récifal des îles non-colonisées s’explique par une disponibilité très importante en nutriments dans les eaux : les oiseaux, dont la densité est très largement supérieure sur les îles non-colonisées par les rats (760 fois plus), produisent de grandes quantités de guano, excréments riches en azote et en phosphore, qui enrichissent le milieu marin. Les dépôts d’azote étaient ainsi 251 fois plus élevés dans les eaux des îles non-colonisées. En provoquant la régression des populations d’oiseaux marins, les rats déclenchent donc également d’importantes modifications dans les communautés récifales.

Fig 2. A gauche : biomasse par famille d’oiseaux marins sur les îles étudiées (Graham et al., 2018) ; à droite : Fou à pieds rouges (Sula sula), l’une des espèces de fous présente dans l’archipel de Chagos (© G. Yan)

Les récifs coralliens de l’archipel de Chagos ayant été lourdement impactés par l’épisode El Niño de 2016, avec une perte de près de 75 % de la couverture corallienne, il est fortement présumé que les récifs des îles non-colonisés pourraient montrer une meilleure résilience en raison de cette richesse en nutriments et de la limitation de la compétition spatiale coraux-algues grâce à la consommation de ces dernières par les poissons herbivores.

Les résultats obtenus par ces travaux démontrent ainsi les perturbations occasionnées dans les flux de nutriments entre les différents écosystèmes par l’introduction des rats.

Un bénéfice pour la flore indigène…

Une seconde étude, publiée dans Plos One par Wolf et al., porte sur l’impact des rats introduits sur la végétation de l’atoll de Palmyra, situé dans l’archipel des îles de la Ligne (Océan Pacifique).

En effet, ces rongeurs omnivores ne s’attaquent pas seulement à la faune des îles mais consomment également les graines et les plantules de nombreuses espèces végétales. Ils montrent sur Palmyra une appétence particulière pour les graines de Pisonia grandis, arbre indigène dominant dans les forêts indigènes de l’atoll.

Lors des premiers inventaires, réalisés en 2004 et 2007, le taux de recrutement de cet arbre était considéré comme nul (aucun semi n’ayant été observé sur les 55 transects étudiés). Bien que l’espèce se reproduise également végétativement, cette absence de reproduction sexuée limitait le brassage génétique et représentait une menace pour la survie à long terme de l’espèce, déjà en déclin.

En juin 2011, une opération d’éradication des rongeurs à l’aide de rodenticide anticoagulant a été mise en place par les gestionnaires (U.S. Fish and Wildlife Service et The Nature Conservancy), soutenus par l’association Island Conservation. Après une intense campagne de détection de la présence de rongeurs survivants, le succès de l’opération sur cette ile d’environ 7 km² a été confirmé un an plus tard, en juin 2012.

Les inventaires post-éradication ont montré une augmentation immédiate du taux de recrutement de P. grandis (12,5 semis observés en moyenne par transects en 2011, un mois après les opérations d’éradication) ainsi que de plusieurs autres espèces végétales indigènes. Les forêts de Pisonia ainsi restaurées offrent un meilleur habitat pour une faune indigène variée : oiseaux, geckos, insectes, etc. Deux nouvelles espèces de crabes terrestres ont également été observées sur l’île après la disparition des rats.

Fig. 3 : Evolution de la recolonisation de P. grandis après l’éradication des rats sur l’atoll de Palmyra, à gauche en 2012, à droite en 2014. ©Island Conservation.

Fig. 4 : Évolution de la germination des espèces végétales indigènes avant et après éradication des rats (moyennes observées sur 55 transects) (Wolf et al., 2018).

Autre conséquence inattendue : l’éradication du moustique tigre (Aedes albopictus) sur l’archipel ! L’hypothèse de cette disparition étant que les rats étaient l’hôte privilégié de cette espèce, en l’absence de rongeurs les populations ne pouvaient donc plus se maintenir (Lafferty et al., 2018).

… mais également pour la flore envahissante !

Il est cependant à noter que les rats, en consommant noix de coco et jeunes plants, régulaient également la croissance du Cocotier (Cocos nucifera), espèce introduite sur l’atoll, qui menace les forêts de P. grandis en formant des populations monospécifiques. L’extension des cocotiers peut entraîner une cascade d’impacts : modification de la composition en nutriments du sol et de la disponibilité en eau, modification du comportement et de la composition de la faune, etc. La régulation des populations de Cocotier est donc prévue dans une seconde étape du programme de restauration des forêts de Palmyra.

Des priorités de gestion et des conséquences à surveiller

Ces études contribuent à documenter les impacts extrêmement importants de l’introduction des rats dans les écosystèmes insulaires, en démontrant l’inter-connectivité entre les écosystèmes récifaux et terrestres. Elles illustrent également la résilience de ces écosystèmes, les bénéfices des actions de dératisation pouvant être très rapidement visibles après les interventions de gestion, tant sur les populations d’oiseaux que sur la restauration des forêts. De plus, dans un contexte de changements climatiques où les écosystèmes coralliens apparaissent particulièrement vulnérables, il apparait indispensable de ne pas négliger l’impact indirect sur le milieu marin des populations de rats présentes en zones terrestres.

Depuis quelques décennies, plusieurs centaines d’opérations de dératisation ont déjà été réalisées avec succès dans de nombreuses îles à travers le monde (Russell et al., 2015 ; voir un article à ce sujet dans la lettre IBMA de juillet 2018) et ces nouvelles connaissances viennent compléter les bénéfices déjà constatés de ces interventions.

De tels exemples encouragent les communautés insulaires à faire de la dératisation une priorité de gestion et à mettre en place des protocoles de biosécurité efficaces afin de prévenir toute nouvelle introduction. Cependant, ces études ne présentent pour l’instant que les effets positifs à court terme, et il est important de continuer à étudier ces phénomènes sur le long terme afin d’être à même de détecter d’éventuels effets négatifs ultérieurs, tels que les risques de développement d’autres espèces exotiques envahissantes, en lien avec les importants bouleversements des interactions écologiques locales que crée la disparitions des rats, comme le montre l’exemple du Cocotier à Palmyra.

Rédaction : Doriane Blottière, Comité français de l’UICN.
Relectures : Alain Dutartre, expert indépendant, Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

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