Collaboration entre un moustique indigène et un virus exotique…

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Si de nombreuses espèces exotiques envahissantes sont bien visibles et assez facilement identifiables, il en est d’autres qui le sont beaucoup moins : de petites tailles, voire microscopiques, elles n’en sont néanmoins pas dépourvues d’impacts. Et la situation peut se compliquer lorsqu’une de ces EEE est elle-même un vecteur d’une autre EEE, encore plus petite qu’elle… Un bon exemple est le transport de virus exotiques par diverses espèces de moustiques.

Des transporteurs de maladies…

Le moustique tigre présente des bandes blanches caractéristiques © J. Gathany

Fin 2015, avec un titre assez explicite “Des invasions presque invisibles ?“, nous avions donné quelques informations sur l’évolution très rapide des maladies (arboviroses) transmises en métropole par les moustiques du genre Aedes et sur les plans mis en place pour tenter de suivre et de réguler ces atteintes à la santé humaine. L’espèce Aedes albopictus, plus connue sous le nom de Moustique-tigre, présente dans cinq continents, est actuellement considérée comme une des espèces les plus invasives à l’échelle mondiale. Vecteur de Chikungunya, dengue et Zika, son extension en métropole depuis 2004 a été très rapide. Selon la Direction générale de la santé (DGS), le nombre de département en alerte a doublé en deux ans (42 départements actuellement concernés). La capacité de cette espèce dans la transmission de ces maladies potentiellement mortelles en fait une cible de surveillance sanitaire prioritaire (voir par exemple). Une meilleure connaissance de la biologie et de l’écologie de ce moustique et les efforts réguliers d’informations auprès du grand public peuvent sans doute contribuer à réguler sa dispersion et donc indirectement la diffusion en métropole des virus qu’il peut transporter.

Des complicités parmi les indigènes ?

Mais cette situation assez complexe à gérer pourrait devenir encore plus difficile avec l’arrivée d’autres virus utilisant d’autres vecteurs de transport, comme des moustiques indigènes largement répandus. Il se pourrait bien que cette évolution vienne de débuter par la découverte récente en métropole du premier cas d’une infection humaine par le virus Usutu (Simonin et al., 2016).

Ce virus attaquant le système nerveux a été détecté en Afrique du Sud en 1959, dans le Swaziland près de la rivière Usutu. Ses hôtes principaux sont des oiseaux et ses vecteurs de transmission les moustiques, dont principalement le genre Pulex. La publication indique que les mammifères, dont les chauves-souris et les humains, sont des hôtes impasses accidentels. Ce virus était considéré comme tropical ou subtropical mais il a récemment été introduit en Europe centrale et occidentale. Une première émergence avait été signalée en Autriche en 2001, mais des analyses rétrospectives ont suggéré une introduction antérieure car plusieurs épizooties et de petits foyers chez les oiseaux locaux sont suspectés depuis 1996 (Gaibani et Rossini, 2017). Par ailleurs, en 2016, une grande épizootie liée à ce virus a été rapportée en Belgique, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas (Cadar et al., 2017). Ce virus circulerait en France depuis 2015 en Occitanie, dans les ex-régions Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées, et des observations d’augmentation de mortalité aviaire, notamment chez des merles infectés par le virus, auraient été notées par les réseaux de suivi (SAGIR, surveillance épidémiologique des oiseaux et des mammifères sauvages, ONCFS et Anses).

L’aspect inquiétant de cette découverte porte évidemment sur le fait qu’il s’agit d’un nouveau virus apparu en Europe à cause du réchauffement climatique et des échanges intercontinentaux mais aussi car son vecteur de transport est un moustique indigène “banal” du genre Culex. Largement répandu en métropole, ce genre comporte plusieurs dizaines d’espèces dont certaines sont déjà connues pour être des vecteurs de maladies importantes, comme la fièvre du Nil occidental, l’encéphalite japonaise ou le paludisme aviaire.

De nouveaux risques à étudier et à anticiper

Le virus Usutu se transmettrait des oiseaux aux hommes via le moustique mais a priori pas d’homme à homme. Sur ce dernier point, les connaissances disponibles semblent toutefois encore insuffisantes pour avoir une certitude sur l’absence de risque de transmission entre humains. La personne diagnostiquée, piquée en 2016 par un moustique du genre Culex, était venue consulter au CHU de Montpellier pour une paralysie faciale, des fourmis dans les membres et des problèmes moteurs. Elle a été soignée et a aujourd’hui récupéré toutes ses facultés.

D’après l’Inserm, 26 cas d’infection humaine par Usutu ont été rapportés en Europe. Des cas (encéphalites ou méningo-encéphalites) ont été constatés ces dernières années en Europe, trois en Croatie et une dizaine en Italie. Cependant, du fait de l’inexistence de tests de détection commerciaux mais aussi de la méconnaissance générale des symptômes qui sont associés à cette infection virale, ce chiffre serait sous-estimé selon le Dr Simonin. Ce chercheur indique mener des recherches sur ce virus en collaboration avec le CIRAD et l’Anses pour étudier ses éventuelles mutations et l’évolution de sa dangerosité. La possibilité que le Moustique tigre puisse être lui aussi porteur du virus devrait être examinée.

Ainsi, de tels effets de synergie (très négatifs en matière d’impacts !) portés à la fois par les conséquences du réchauffement climatique et la poursuite des échanges intercontinentaux, sans contrôle suffisant de tous les passagers clandestins de ces voyages, risquent-ils de se multiplier. En matière de santé humaine, nous sommes seulement en train de mieux en évaluer les risques et nous restons peu capables de prévoir certaines évolutions : dans son interview à l’Express, le Dr Simonin rappelait que pendant longtemps le virus Zika n’avait provoqué que très peu de cas de personnes malades, puis qu’il avait explosé en créant d’importantes épidémies majeures qui n’avaient pas été anticipées.

Enfin, s’il paraît difficile d’arrêter un virus durant son voyage, en revanche la régulation de ses vecteurs aidée par une surveillance accrue de leur dispersion notamment, pour ce qui est des moustiques, en agissant sur leurs sites de développement larvaire, pourrait sans doute permettre d’en réduire les impacts sanitaires. De nombreuses informations consacrées à la lutte anti-vectorielle sont disponibles dans ce domaine sur différents sites Internet comme par exemple celui de l’Anses ou ceux des Etablissements Interdépartementaux pour la Démoustication (EID), celui du littoral Atlantique ou de la Méditerranée. On peut également consulter la page Facebook du second EID cité ainsi que la plateforme de signalement du Moustique tigre.

Rédaction : Alain Dutartre, expert indépendant
Relecture : Doriane Blottière et Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

Bibliographie

Simonin Y, Sillam O, Carles MJ, Gutierrez S, Gil P, Constant O, et al. Human Usutu Virus Infection with Atypical Neurologic Presentation, Montpellier, France, 2016. Emerg Infect Dis. 2018; 24 (5): 875-878.

Gaibani P, Rossini G. An overview of Usutu virus. 2017. Microbes Infect.; 19: 382–7.

Cadar D, Lühken R, van der Jeugd H, Garigliany M, Ziegler U, Keller M, et al., 2017. Widespread activity of multiple lineages of Usutu virus, western Europe. Euro Surveill. ;22: pii: 30452.

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